93 'Til Infinity

Publié par : Aoced le 21/12/2018

Un vent de fraîcheur souffle sur Oakland. Le groupe local Souls Of Mischief vient de sortir son premier album, 93 'Til Infinity. On est le 28 septembre 1993, et la West Coast est en train de voir émerger plusieurs formations éloignées du gangsta rap que les N.W.A imposent comme la norme sous le soleil. Issus de l'un des crews les plus excitants de l'histoire du rap californien, Hieroglyphics, ils sortent le single de l'album, aussi intitulé « 93 'Til lnfinity », qui est une petite bombe, un ego trip apaisé, entre thèmes old-schools et flows modernes. Les emcees Opio, Tajai et Casual posent leur couplet. A-Plus, qui complète la formation avec à la fois les casquettes de rappeur et de producteur, envoie sur ce titre une instru smooth mais au groove bien senti. Deux samples intelligemment associés suffisent. D'abord, le breakbeat de « The Jam » de Graham Central Station, repris par un paquet de beatmakers. C'est le même qui figurait deux ans plutôt sur le hits « Mind Playing Tricks On Me » des Geto Boys, et sur ces deux morceaux, il fait son effet. Puis, il est combiné avec un sample du titre « Heather » de Billy Cobham. Une perle. Billy Cobham est un grand batteur de jazz, mais pas seulement. Originaire du Panama, il a débuté dans le quintet de Horace Silver à la toute fin des années soixante, époque où il aura même la chance d'enregistrer la batterie d'un morceau de Bitches Brew de Miles Davis. Alors membre de Mahavishnu Orchestra conduit par John McLaughlin, il sort son premier album solo, Spectrum, en 1973, son classique, puis un second, Crosswinds, en 1974. Ce dernier est bien plus fusion que le précédent. La place laissée aux autres musiciens est plus grande, Billy Cobham a des envies de composition et d'arrangement plus que de soliste. C'est sur ce disque que se trouve « Heather », morceau de 8 min 25 s entre un smooth-jazz parfois kitch et des reverbes qui présagent de la musique que fera Billy Cobham durant les années quatre-vingt. Avec synthés, saxophone équipé de delay, caisse claire qui résonne fort et basses presque funk. Mais sa productivité se délie. II confie: « il y avait trop de génies. Tout le monde s'entretuait pour le même bout de gazon. » De « Heather », A-Plus récolte trois extraits contenant batterie épurée, lente, orgue planant, basse mélodique et un saxophone. Des deux premiers samples, il fait ressortir les accords plaqués d'orgue, le saxophone et la basse, mais sur le troisième, il se focalise sur des notes aiguës de claviers jouées par George Duke. Surtout, A-Plus pitche les trois extraits et les habille d'un filtre passe-bas, ne laissant passer que les fréquences graves, étouffant le tout. Le résultat est superbe. Il laisse tout de même les notes aiguës de Duke passer, et fait se répondre les trois thèmes qui, si on ne tend pas bien l'oreille, sont difficilement différenciables. La manière dont ils sont filtrés fait que c'est surtout l'inconscient de l'auditeur qui repère les variations. « 93 'Til Infinity » a un côté intemporel. Pourtant, malgré cinq autres albums, les Souls Of Mischief ne connaîtront jamais le succès escompté. Reste leur premier album, leurs flows savants, et le filtre passe-bas d'A-Plus.

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